Série… Au fil des rencontres

1…  Gasana

 

L’idée de raconter mes rencontres au fil du hasard ( ?) est arrivée d’étrange façon. Coincée à l’aéroport Charles de Gaulle à Roissy, et quand je dis coincée, c’est un euphémisme : en partance pour New York via Montréal pour une escale de trois heures, je me suis vue refuser d’embarquer car la nouvelle législation canadienne impose un visa y compris pour 3 heures d’escale (où la possibilité de quitter l’aérogare est réduite au minimum…) je  restais bouche bée devant le guichet d’Air Canada, consternée de voir le projet de voyage m’échapper…
« Seule solution, me dit l’hôtesse qui cherchait quand même à « me consoler » de la déception qui devait se voir comme le nez au milieu du visage : « Essayez demain matin, auprès d’United Airlines pour un vol direct sur New York ; ils sont plus coulants que nous…, mais je ne vous garantis rien sachant que votre billet n’est ni échangeable ni remboursable… ».

Bon, ça commençait mal, ou ça finissait déjà ? 

Il était midi et demi.

L’avion pour New York était prévu le lendemain matin à 9h45.

J’étais incapable de prendre une décision, ai commencé à errer au milieu de la foule, me demandant quoi faire d’ici là. Petit à petit, s’est dessinée l’idée de rester à Roissy, de ne pas chercher un hôtel dans les environs, de toute façon hors de prix, pour être à poste dès 7h le lendemain, et plaider ma cause auprès des hôtesses d’United Airlines, plus coulantes…

Quand la nuit est tombée, j’ai aussitôt pensé au livre de Tiffany Tavernier, « Roissy », qui décrit l’envers du décor de l’aéroport. De ces terminaux et satellites qui strient le ciel. De ces couloirs qui ne mènent à rien. De ces portes battantes qu’on pousse vers nulle part. Ces coins VIP qu’on ne peut qu’imaginer, qu’on entrevoit le temps d’un battant entrebâillé, ouvrant sur un luxe rouge ostentatoire.

Une  nuit à Roissy.

J’imaginais une aérogare ne connaissant ni jour ni nuit, aussi bondée et effervescente quelle que soit l’heure.

Erreur.

A Roissy, la nuit, on ferme les rideaux.

Seuls rôdent les agents de sécurité.

Et une toute petite dizaine de voyageurs aussi paumés que moi, qui ont choisi l’inconfort de ces foutus sièges, aux accoudoirs métalliques rendant la position allongée totalement impossible, où on a beau essayer de ruser, de les prendre en traître,  d’allonger une jambe…

Alors derrière une rangée de ces instruments de torture, à même le marbre, je me suis allongée. Et la magie a opéré. Pas pour le sommeil, la situation était trop insolite pour que je perde une miette de cette nuit-là, mais pour la débauche d’éclairage des satellites qui menaient aux zones d’embarquement.

Et personne.

Roissy pour soi.

Un décor de cinéma sans un bruit.

J’ai eu envie d’aller visiter. De découvrir ce désert offert. Mais mes bagages ? Me promener dans le terminal, encombrée de sac, de valise, même cabine, cela casse la magie.

J’ai avisé une petite jeune fille de dos. Manteau rose poudré. Qui attendait sans doute l’aube pour des raisons à peu près semblables aux miennes. Elle ne dormait pas non plus, plongée devant l’écran de son portable. J’ai demandé doucement :

« Ça vous ennuierait de garder un œil sur mes bagages « 

Elle s’est retournée.

Un sourire… mais un sourire ! Elle en était illuminée. Front bombé, grands yeux en amande, rouge à lèvres sombre sur une bouche encore enfantine. A peine 20 ans.

La conversation a démarré aussi sec. Je me suis rassise.

Je lui ai demandé sa destination :

– Kigali, je vais aux commémorations du génocide du Rwanda, pour voir ma famille. Je ne l’ai pas vue depuis deux ans.

Là je me suis dit que Roissy, le terminal vide, déambuler dans les couloirs pouvait attendre. J’ai compris pourquoi le « destin » m’avait fait rater l’avion.

Je venais de rencontrer Gasana.

J’avais une foule de questions à lui poser. Elle m’a dit aussitôt :

– Je suis une pipelette ! On en a pour la nuit.

Ça tombait bien, nous l’avions.

Elle a enchaîné tout de suite :

– Tu devrais venir à Kigali ! Si tu es écrivain, il y a plein de choses à voir…

Elle a dû voir le doute.

 – Mais tu sais, on n’imaginerait pas du tout qu’il y a eu un génocide. Il n’y en a plus de traces, même pas chez les gens !

Là je doutais encore plus. J’avais en tête tout ce que j’avais pu lire sur le sujet, y compris la position de la France, sa responsabilité, le fait qu’Emmanuel Macron ait été le grand absent des cérémonies commémoratives… je me sentais plutôt mal à l’aise. Avec le poids d’une diplomatie laxiste qui avait mené à près d’un million de morts.

Gasana était légère.

– A Kigali, on a pardonné. La vie a repris, c’est un pays en plein boum. Maintenant il y a des hôpitaux, des écoles neuves. Les « génocideurs » (terme qu’elle employait systématiquement) ont eu le choix. S’ils voulaient abréger leurs années de prison, ils n’avaient qu’à mettre la main à la pâte et aider à la reconstruction. Tu penses bien qu’ils l’ont fait. Les exemples de gens qui ont pardonné à ceux qui avaient tué des membres de leur famille, il y en a partout.

J’étais ébahie.

J’ai laissé Gasana parler. Inutile de lui poser des questions, elle les anticipait. M’a raconté avec un détachement d’une maturité incroyable, ce que sa famille avait vécu, mais qu’elle n’avait pas connu étant née en septembre 1999 et aussi la réalité vingt ans après : ainsi le prêtre génocideur qui vivait tranquillement en Normandie, en toute impunité depuis toutes ces années ou encore la vie de celle qu’elle appelait sa grand-mère, mais qui ne l’était pas biologiquement, et qui avait subi de plein fouet, l’élimination systématique des Tutsis. Son mari et plusieurs membres de sa famille avaient été tués par les génocideurs et elle s’était retrouvée à la rue avec huit enfants. Recueillie par les parents de Gasana qu’elle ne connaissait pas, elle s’était installée chez eux et avait élevé tout le monde ensemble, dont Gasana. Pendant 20 ans !

– Un échange de bons procédés, a résumé Gasana.

Evidemment avec ce genre d’information, nous avons dévié sur la comparaison avec la France… L’hospitalité etc….

Hum, Pas très à l’aise là non plus.

 Avec sa candeur, Gasana n’y allait pas de main morte. La France, elle l’a découverte à dix-sept ans. Pour ses études dans une école de commerce. Elle en rêvait, a tout organisé depuis Kigali pour concrétiser son rêve. Ecole, chambre d’étudiant. A un peu déchanté :

– Un jour, j’ai eu un malaise dans la rue. Je crois que je me suis évanouie. Quand je suis revenue à moi, il n’y avait personne pour me venir en aide. Je me suis demandé ce que c’était que ce pays où on est tout seul… je crois que jamais je ne me suis sentie aussi seule qu’ici. En Afrique, tu vis la vie pour tout le monde, ici on vit pour soi… Je voudrais monter une association pour aider les enfants qui ont du potentiel et ne peuvent pas se payer des études. L’éducation c’est tout. Moi, j’ai eu la chance que mes parents puissent le faire. Puis elle a répété : « vraiment il faut que tu viennes à Kigali. Tu pourrais raconter la vie de ma grand-mère, sa résilience. Ce serait un beau portrait de femme, toi qui écris sur les femmes. Tu sais ce qu’on dit à Kigali ? on dit « we for them… » (« nous pour eux »).

« A Paris, on dit quoi ? » m’a-t-elle demandé.

Euh….

 

Nathalie