Série… au fil des rencontres

2…Poète sur la 96ème rue

Ce qu’on voit en premier, c’est son chapeau.

(Pour les besoins de la photo, elle l’a ôté !)

Dans le restaurant mexicain bondé de la 96ème rue.  Upper West Side (Côté Nord Ouest) à New York.  A deux blocks près, commence l’immense coulée verte de Central Park…

L’impression galvaudée que Sylvie Kandé se cache sous ce chapeau. Un beau chapeau cloche, couleur automne chocolaté, enfoncé presque jusque sur ses yeux sombres. Visage mince, anguleux en triangle. Dans son dos, la masse détachée de ses cheveux emmêlée, vivants.  Devant, un foulard noué avec un rien de désordre chic. Très new-yorkais. Je suis certaine qu’elle n’aimerait pas cette dernière précision. D’ailleurs, elle vient de me raconter que le rêve de sa vie avait été tout sauf de se retrouver aux Etats-Unis… mais justement c’est dans ce pays qu’elle a passé la plus grande partie de son existence.

Nous sourions ensemble quand je lui avoue que vivre à New York était exactement mon rêve et que je ne l’ai jamais fait… Pourquoi la vie (mais est-ce vraiment la vie ? n’aurions-nous pas quelque responsabilité dans ces non-choix ou ces peurs) nous offre-t-elle parfois l’exact inverse de nos souhaits ?

Sylvie Kandé est arrivée par les hasards de ses choix (amoureux ou familiaux vraisemblablement, c’est ce que j’en conclus…) en Californie. Elle ne parlait pas un mot d’américain, s’y refusait même. Cela relevait de ses choix politiques aussi. Elle avance la raison de ses origines, née de mère française et de père sénégalais… Au fur et à mesure qu’elle me le raconte, son parcours m’éblouit. Celle qui ne parlait pas un mot d’anglais est devenue professeur à l’université de New York en histoire et littérature médiévale… le tout évidemment dans la langue de Shakespeare. Sans compter son travail de critique littéraire, – elle est membre du jury Caraïbes-et son jardin secret qu’on devine essentiel : la poésie. Elle  lui a consacré plusieurs ouvrages, et m’explique comment elle a rédigé le premier : quand son plus jeune fils dormait, elle se levait à 3 heures du matin et … écrivait jusqu’au réveil de la maison.

Quotidiennement. Avant ses cours.

Je lui laisse le soin de définir la place que prend la poésie dans sa vie et ce qu’elle y représente :

extrait de La poésie, pour quoi faire ? sous la direction de J. M. Maulpoix (P.U. de Paris-Ouest, 2011) 

            – À quoi ça rime la poésie ?

 C’est avocat du diable que je me ferai, car je ne peux parler qu’en mon nom. La poésie comme attitude : je m’avance et représente. Watch me do it.

            – La poésie, à quoi bon !

  C’est qu’il y a des fulgurances en souffrance de leur dire. Des arrière-mondes où tremblent des paysages défunts, des ombres en guerre, des âmes en attente. Ils se pressent aux portes du visible, demandant leur chemin et puis la parole. Je me dérobe mais finis par céder à leur désir.

  De gré ou de force, je cède et me dé-robe.

            – Mais à quoi elle rime, ta poésie ?

  Il m’en aura fallu du temps pour

contester le bien-fondé de la virgule

admettre que, nonobstant le point, une phrase sait s’arrêter quand elle le sent

décider de laisser du fil de bâti, qu’on saisisse de l’ouvrage tout à la fois raison et folie.

Et puis, parce que parfois, il convient de s’effacer derrière les rimes et qu’elles disent tant :

“L’Homme Qui Marche” (Temenos, 2012)

Sa tristesse, qu’on l’imagine tout d’abord sans delta

— un Niger pour ainsi dire, qui s’ensable au désert,

et tracera, des années durant, pied à pied,

plein Sud, son retour à la mer.

Aucune crue, aucun débordement :

c’est un homme-fleuve qui coule

tout à l’honneur de ses deux rives.

……….

C’est un homme qui marche, désolé,

au creux de la forêt. Le coeur bien trop lourd,

il se prend aux racines, s’étrangle aux lianes des figuiers.

Charriant son histoire au milieu d’un enfer d’un vert si strident,

il n’entend plus ses propres torrents et voici que la harde de ses illusions

s’égaille en toutes directions au-delà de ses berges.

C’est un homme qui croit chavirer, alors qu’il s’essaie à voler !

C’est peu dire que l’on sent l’écorchure de Sylvie à fleur de peau,  parfois on ne sait pas trop sur quel pied danser, le pli entre les sourcils et puis un sourire l’illumine, celui-là même capturé par la photo et l’on respire plus paisiblement… les poètes, ça se mérite, sur la 96ème rue ou ailleurs.

Nathalie