Les lycéens et le défi…

Une journée marathon organisée par deux documentalistes hors pair du Lycée Saint-Louis à Lorient. 14 écrivains ont été invités pour parler des coulisses de ce métier. De ce qui fait vibrer, douter, du quotidien de l’écriture… Nous nous partageons les élèves. Pour chacun, une petite quinzaine. Un privilège que ce nombre ! Loin des amphithéâtres un peu impressionnants et trop impersonnels. Lorient et ce lycée, j’y viens depuis des années ; présenter le métier d’écrivain, je pratique l’exercice aussi depuis des années. Cette fois, allez savoir pourquoi, j’ai un peu plus le trac que d’habitude. La proximité ? Je ne peux plus me retrancher derrière les pupitres protecteurs de l’amphi… on a disposé les chaises en cercle, les élèves sont tout proches…

Mais en y réfléchissant mon trac ne vient pas de là.

Je rechigne à raconter ma rengaine trop bien rôdée, avec les mêmes blagues, les mêmes lieux communs de ma profession. Plutôt envie d’échanger sur leur vie de lycéens qui me regardent et rient en douce, adolescents jusqu’au bout des ongles … déstabilisants.  Arrive en retard, le dernier élève. Florian. Contrairement aux autres, il s’installe aussitôt au premier rang. Mieux, il me regarde droit dans les yeux. Il arrive d’Inde, résultat d’un échange entre Saint-Louis et un homologue indien. Il y a passé quatre mois.

Je ne peux m’empêcher de lui demander comment se passe le retour à la réalité. Ce retour en France, chez lui. Son regard est incroyablement direct. A l’opposé de celui de ses voisins qui, depuis tout à l’heure, essaient tous de ne surtout pas croiser le mien pour que je ne leur pose pas de questions !

Lui a envie de parler, il se raconte :

« Les relations profs/élèves là-bas… tellement plus proches. Plus positives. Aucun mal à leur parler. Une éducation à l’américaine, où on prend la parole et où on ne vous rabroue pas »…

Sa phrase réveille les autres. Tout le monde s’agite.

Je tente :

– Et pour vous tous, comment ça se passe ?

En baissant évidemment les yeux, une me répond :

– On ne se sent pas entendus.  

A l’instar de Florian, je raconte ma toute dernière expérience, d’où je reviens, de New York où j’ai eu la chance de donner des cours sur l’écriture créative à la Columbia School. Où les élèves parlent si facilement, si simplement, en confiance avec les professeurs. Où les cours sont essentiellement basés sur l’oralité. Si énorme différence avec nous Français pour qui cet exercice n’est pas si courant… je conclus : là-bas,  j’ai eu la sensation de ne pas être jugée.

Aussitôt, ça fuse : 

– Mais ici tout le monde juge. Tout le temps !

– Et vous, vous ne jugez pas  ?

– Ben si évidemment !

– Et pourtant vous souffrez du jugement des autres ?

Des épaules se haussent. Fatalistes :

– C’est comme ça !

Je n’y peux rien, j’ai un tempérament optimiste. Quitte à ce qu’ils se moquent, je risque :

– On peut faire changer les choses, non ?

J’ai l’impression de descendre d’une autre planète. Seul Florian semble comprendre ma démarche. Les autres ne sont pas hostiles, juste dubitatifs. Je continue sur cette lancée :

– Si je vous lance un défi, vous essayez ?

Moue  sur les visages, mais l’intérêt affleure. Ils commencent à s’amuser.

– Je vous propose d’essayer de ne pas juger l’autre jusqu’à ce soir, qu’en pensez-vous ?

L’une, appelons-la Claire, cheveux longs, grands yeux, répond plus vite  que son ombre :

– Oh non, ça va pas être possible !

Je retiens mon envie de rire. Vraiment pas le moment car j’aime son honnêteté. Cette spontanéité un peu déconcertante.

– Et pourtant tu dis que ce qui te fait le plus souffrir c’est le jugement des autres et tu ne veux pas essayer ?

– Oui, mais les autres justement, ils vont continuer.

Faire passer le message, peut-être un peu galvaudé, mais ils ont seize ans, peut-être l’ont-ils peu entendu :

« Si l’on veut que le monde change, changer soi-même ».

Je tente la métaphore  des ondes qui se déploient lorsqu’on jette un caillou dans une mare.

– Vous pouvez essaimer ce défi autour de vous.

Finalement ça les intrigue. il est vrai qu’ils n’auront à tenir que quelques heures. Mais ils semblent partants. Mieux l’idée commence à faire son chemin, ça les amuse, une certaine fébrilité dans le petit groupe.

Le défi est lancé.

S’y sont-ils tenus ? Peu importe.

L’idée est dans l’air, ça vous tente ?

Nathalie

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