La tresse de Jeanne

Roscoff et l'Angleterre au temps des Johnnies

Roman

Presses de la Cité - Collection Terres de France - 2007

315 pages
réédition format semi poche 2012

Autrefois, Roscoff était cité corsaire.

Depuis longtemps, les corsaires ont cédé la place aux "Johnnies", ces "petits Jean" qui traversent la Manche pour vendre leur production d’oignons roses dont raffolent les Britanniques. Destination l’Angleterre, le pays de Galles et parfois l’Ecosse. Leur silhouette, bâton alourdi de tresses d’oignons nouées de rafia sur l’épaule, béret de guingois, foulard au cou, pantalon de velours, est reconnaissable entre toutes.

1905. Le père de Jeanne est de ces "Johnnies". Le pardon de Sainte-Barbe, le troisième dimanche du mois de juillet marque son départ pour la campagne annuelle. Pour la petite fille, la séparation est difficile. Aucun réconfort à espérer du côté de sa mère ou de sa soeur aînée. Jeanne s’enferme dans sa solitude. Lorsqu’en novembre de cette même année, le vapeur Hilda sombre au large de Saint Malo, la vie de Jeanne s’écroule. Son père n’était-il pas censé être à bord ?

Alors pourquoi est-elle convaincue qu’il n’est pas mort ? Contre l’avis de tous. Elle se jure de partir un jour à sa recherche. L’année de ses seize ans, sa promesse en tête, elle décide de reprendre le travail de son père. Un obstacle et non des moindres : le métier de "Johnny" n’a jamais compté de femme dans ses rangs. La jeune fille sacrifie sa longue tresse et s’habille en homme pour mener son enquête qui va la conduire de Roscoff jusqu’aux villages anglais où son père effectuait ses livraisons régulières depuis des années.

Jeanne veut comprendre pourquoi, chacun dans son entourage, élude le sujet si douloureux depuis un certain matin de juillet…

Extrait
« La toute première fois que son père noua la longue natte, qui balayait le dos de Jeanne tel le balancier de l’horloge, était un dimanche. Un mois, à peine après son sixième anniversaire. Il se frotta les mains l’une contre l’autre pour les réchauffer avant d’entamer dans le dos de Jeanne une sorte de ballet étonnamment régulier, sans heurt, livrant une odeur de savon où se mêlaient pluie d’avril et vinaigre de cidre dont il se servait largement pour atténuer l’âcreté persistante des oignons qu’il laissait partout dans son sillage. Le peigne commença sa descente dans la masse de boucles épaisses qui s’étiraient sans trop de résistance sous les dents de corne. Certes, le jour importait peu, mais Jeanne ne l’évoquait jamais sans un petit pincement à l’estomac. Sa vie avait changé du tout au tout à compter de ce matin-là, deux années auparavant (…)

Un long frisson parcourut Jeanne. L’oreille aux aguets, Jeanne attendait la réaction de sa mère, dont elle entendait la respiration heurtée. Un bruissement de jupe, un claquement de porte la renseignèrent. Ida venait de quitter la pièce. Attisé par le courant d’air, le feu se mit à crépiter. Jeanne rouvrit les yeux, constata avec soulagement qu’Irvy avait, elle aussi, quitté les lieux.

La pièce était soudain accueillante. Le froid ne tenaillait plus Jeanne. Elle ignorait la terre battue. Sa peur se dissipait. Les mains de son père, larges, épaisses, à la peau pourtant rugueuse se révélaient douces, patientes.

Il se pencha vers elle, sur le ton de la confidence lui glissa à l’oreille :
- Je me demande si un viletansou bien indiscret ne viendrait pas se faufiler la nuit dans ton lit pour emmêler tout ça à plaisir. Nous y avons mis bon ordre finalement, ma Channig et plutôt rapidement. Je tresse tout ça. Tu seras fin prête pour la grand-messe et même pas en retard... »